Bon alors, on cause limaçons ? On se la fait à la canaille ? Version Histoire à la caillera ?

Ben oui, alleeeer. C'est pas comme si on parlait d'humain là-dedans hein.

Alors, certes, il y a des faits que l'on ne peut remettre en cause, la part figée de l'histoire. Y'a des trucs super sérieux à l'intégrité toute teintée de bon aloi. Ceux là, on y touche pas.

Quoique.

Et puis il y a aussi tous les à-côtés.

Enfin, par à-côtés, je m'entends.

Parce qu'en fait d'à-côtés, ou de bas-côtés, dans les deux sens du terme, ça ressemble plus souvent à une autoroute cette Histoire là. Celle des gens, tout bêtement. La "petite histoire" aurait dit G. Le Nôtre, dont le nom d'avait rien à voir avec le nôtre à nous, celui dont on va causer, là, tout de suite, maintenant.


Avec, en toile de fond, des limaçons. L'ancien nom des escargots.

Alors, cette histoire de limaçons, elle fait causer depuis 1675. A l'époque, Dédé est au taquet. Il fait des jardins, des jardins, des jardins. Les Tuileries, c'est fini, mais y'en a plein d'autres en cours.

Et comme Dédé le jardinier et Loulou, le roi des français, ils sont plutôt potes, Loulou propose à Dédé de l'armorier. Un petit quartier de noblesse, l'air de rien, entre deux jardins.

Selon son biographe du XVIIIe siècle, Dédé, en toute modestie "répondit qu’il avoit les siennes, qui étoient trois limaçons couronnez d’une pomme de choux. Sire, ajouta-t-il, pourrois-je oublier ma bêche ? Combien doit-elle m’être chère ?"

Alors, allons-y pour 3 limaçons, une pomme de chou, et une bêche. J'adore.

Ça, c'est la vraie version du blason, la bonne. Bon, elle est genre, "j'ai un côté coincé dans la reliure du cahier, c'est ballot". Mais on valide la chose.

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Celle la, c'est la version geek moche photochopée et fausse de Wikipédia, sans coquilles. Les pauvres limaçons, sur ce coup là, on a l'impression qu'ils reviennent d'un camp de nudistes. Et que je sache, Le Nôtre avait pas trop prévu ce genre de trucs en ses jardins. Passons.

Bon, la pomme de chou, normalement, elle est au-dessus, une version "pomme" du heaume"

Et puis sinon, une bèche, une bêche. Moi je veux bien, mais ça ressemble pas vraiment à une bèche le machin du milieu, plutôt à un truc à la Citroën, un chevron quoi.

Prenez un Henri Dupuis, jardinier aussi, et ben lui, dans son blason, il y va direct : des fleurs d'orangers, parce que c'est son job les orangers, et un soleil au-dessus, histoire de bien montrer que c'est pas n'importe qui qui lui a donné ses armes, non mais.

Henry DupuisOuais, je sais, c'est toujours coincé sur le côté. C'est comme ça.

Du coup, après, les historiens en ont rajouté. Et vas'y que Dédé était modeste, lent, né d'un quasi ruisseau, qu'il avait commencé un peu tard à jardiner royalement... Tout ce qui faut pour l'escargot. Et que c'est pour ça qu'il aurait pris ces armes là.

Bon, on hésite entre le un truc à la japonaise, genre "Ye ne suis qu'un modeste vermisseau" versus l'auto-flagellation, ou un machin hagiographique post-mortem un chouille sur-lissé par quelques commissaires politiques de l'Histoire...

Et si on voyait ça d'une autre façon ?

Parce que l'Histoire l'avait oublié, jusqu'à que je le retrouve à la pointe de mon clavier.

Mais il y a UN truc qui pourrait justifier la chose autrement.

Autrement que l'histoire officielle, écrite de toute façon bien après la mort du Sieur aux limaçons.

Aller, je vous dis tout.

Alors voilà, on est en 1663, et la Suisse débarque à Paris. Réception de l'ambassadeur, Ferrero Rocher, et tout et tout. On met même Van der Meulen à ses pinceaux, histoire de marquer le coup.

Van der Meulen Ambassadeurs suisses 1663Antoine van der Meulen. Le Roi Louis XIV recevant les ambassadeurs des 13 cantons suisses en 1663

Bon, les ambassadeurs ripaillent, festoient et négocient. Faut dire qu'outre leur taf d'ambassadeurs, ils sont aussi venus vendre le vin suisse. Mieux qu'à la Foire de Paris. Alors, autant dire que ça picole sec.

Et puis voilà qu'un matin, on les retrouve à Saint-Germain. Le roi doit les recevoir.

Sauf qu'il est en retard notre Louis, encore au fond du lit.

Du coup, zou ! In the garden ! On envoie les Suisses se balader un peu en attendant le p'tit dej.

Faut dire que Dédé vient de le planter ce beau jardin là. Tout en buis et en entrelacs. Et qu'a priori, ça réjouit toute le monde. Un beau catalogue du savoir-faire à la française. Un cocorico de jardin.

Sauf que bon, nos suisses, furax de devoir poireauter, et tout vendeurs de vignes qu'ils sont, le savoir-faire à la française, ils s'en battent. Et ils se lâchent :

« ils considérèrent le Parterre en broderie, planté en buis, & demandèrent à Nogent comment se nommoit ce méchant arbuste, un des Suisses en pris un brin & le sentit, & en même temps le jetta, voilà une méchante odeur que ce buis. Un des plus habiles dit, il faut que les français  soient bien sous la tyrannie de l’usage, & se laissent bien conduire aveuglement par la coutume, pour être assez foux pour planter un misérable arbuste, qui ne sert que de retraite pour les Souris, Vers et Limaçons. »

S’en suit une ode à la vigne, et au vin. Comme quoi, on ferait mieux de planter tout ça en bonne et belle vigne suisse, que ce serait beaucoup plus beau, qu'on pourrait faire du vin après, que l'économie s'en portrait mieux (c'est pas des Suisses pour rien non plus), et tout et tout.

Quant à Dédé, et ben il est pas épargné : « nous croyons que Le Nôtre est un habile homme en fait de Jardinage, cependant dans l’esprit de ces Messieurs, il ne passe que pour un Architecte de Maisons à Rats & Limaçons ».

Ahhh, nous y voilà. Catalogué par les Suisses fumasses du côté de la limace.

M'est avis que Le Nôtre a du s'en prendre un petit coup. Pas de vin, mais dans la cravate quand même. Parce que franchement, c'était vexatoire cette histoire.

Bon, cela dit, il parait, et on va voir la suite, que le bonhomme avait pas mal d'humour...

Alors, revenons à nos moutons :, ok pour les limaçons, mais le chou, à quoi y sert le chou ?

Ben, si vous plantez un chou dans un vigne, qu'est ce qu'elle fait la vigne ? Elle meurt.

A l'époque, foin d'études biologiques, on le sait déjà, et c'est plutôt clair : «Le discort de la mesme vigne avec le chou, tant que plantez l'un auprès de l'autre ils ne profitent jamais & s'entretuent ».

Voilà, ça c'est dit. Le chou, c'est THE ennemi de la treille. C'est comme ça.

Alors, on récapitule : on a notre architecte-limaçons et on a le chou serial-killer de vignes.

Et la pseudo-bêche, c'est quoi la pseudo-bêche ?

Ben c'est peut-être une bêche, mais c'est aussi un chevron. Et le chevron, dans l'héraldique du temps, il dit quoi ?

« c’est le symbole de la protection & de conservation, car le chevron soutient le couvert qui conserve les plus grands bastimens, & les protège contre les injures de l’air ; L’on se sert aussi de chevrons pour arrester & détourner le débordement des fleuves & torrens les plus impetueux, c’est pourquoy ils peuvent dénotter ces vaillants guerriers qui s’opposent courageusement et resistent vaillemment à leur ennemis, qui viennent pour ravager & détruire leur Patrie. Le chevron a aussi esté prins pour le hieroglyphe de constance & de fermeté, ce qui luy fait tenir rang dans les pièces les plus honorables de nostre escu ».

Bon, en gros, le chevron, c'est Super-Résistant. La blanche colombe sur laquelle la bave des crapauds glisse. Et puis aussi le symbole du pouvoir royal. Louis XIV quoi.

Un chouille plus subtil que Dupuis, ou Mansart, avec leur soleil au zénith...

Mansard

Si on récapitule donc, et bien on pourrait penser que ce blason là, il n'était peut-être pas si innocent que ça.

Et que ma fois, Le Nôtre aurait pu tourner à son avantage une des petites histoires du jardinage.

Bon, c'est pas comme si on avait été là non plus hein.

Mais on se dit parfois, qu'au-delà du temps et de l'espace, l'humour et la dérision ont aussi sans doute leur place...